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428 - 02/10/05 - JUSTICE INTERNATIONALE - Il
faut un certain courage à la justice d'un pays quand elle veut la vérité
plus que tout.
Idriss Abdi Korah
En
novembre 1998 lors d'un colloque se déroulant à DAKAR sur le thème
de l'impunité la Présidente de l'AVRE et déléguée
pour l'Europe de l'Observatoire Mondial Contre la Torture - co-organisatrice d'une
manifestation - s'étonnait publiquement " qu'à quelques pas
de là, " l'Ex dictateur tchadien Hissen Habré puisse couler
des jours tranquilles après avoir été le maître d'uvre
dans son pays, de 1982 à 1990, d'une terreur sans nom et de graves et continuelles
violations des droits de l'homme ".
Elle
savait précisément de quoi elle parlait puisque quelques mois après
la chute d'Hissen Habré elle fut mandatée par la Commission d'enquête
officielle du Ministère de la Justice tchadien pour procéder aux
examens cliniques des victimes de torture.
Le
20 mai 1992, la Commission d'enquête présidée par Monsieur
Mahamat Hassan Abakar rendra publique ses investigations et, devant l'ampleur
des violations (plus de 40.000 victimes décédées en détention
ou exécutées sommairement), l'opinion internationale sera consternée.
Toutefois,
l'AVRE toujours en la personne du Docteur JAFFE continuera, au regard des besoins
et avec l'aide de l'ONU, à se rendre régulièrement au Tchad
pour y effectuer une évaluation de la santé des survivants au régime
d'Hissen Habré et aussi pour y apporter sa propre expérience et
une aide médicale.
Elle remettra d'ailleurs sur ces questions un rapport
à l'ONU en octobre 1998.
A
la fin de l'année 2001 l'AVRE, qui reçoit également des victimes
dans son centre de soins situé dans les locaux de l'hôpital de La
Croix Saint Simon à Paris avait ouvert plus de 3000 dossiers concernant
des victimes primaires
-
c'est-à-dire concernant des personnes ayant été directement
atteintes - et secondaires
-
c'est-à-dire la famille immédiate : épouse, enfants.
C'est
donc très logiquement que, lorsque à l'initiative des victimes,
la 1ère information a été ouverte au Sénégal
à l'encontre d'Hissen Habré pour :
crimes
contre l'humanité,
tortures
et actes de barbarie,
disparitions
forcées : le Juge chargé d'instruire cette
affaire a voulu entendre ce médecin comme témoin primordial.
Le
16 mai 2000, Hélène Jaffe fut donc entendue par le Doyen des Juges
d'Instruction du Tribunal Régional Hors Classe de Dakar, et était
de nouveau entendue dans le cadre de la même procédure le 19 septembre
2000 par un officier de police judiciaire à Paris - M Montergnol - et sur
commission rogatoire du Juge Kandji.
Par
la suite, dans le cadre des poursuites initiées, toujours par les victimes,
mais cette fois en Belgique, le Juge Fransen, Juge d'Instruction près le
Tribunal de 1ère instance de Bruxelles, souhaitera également entendre,
en qualité de témoin, le Docteur Jaffe.
Lors
de ces différentes auditions s'est alors concrètement posé
à Hélène Jaffe, témoin de tant d'horreur, de tant
de détresse et corrélativement de tant d'impunité, la question
du secret médical.
Pour
les victimes à l'initiative des procédures en cours, devait on considérer
que leur acte de volonté constituait consentement au Docteur Jaffe pour
que cette dernière puisse s'affranchir du secret médical ?
La
réponse à cette question n'est déjà pas facile, comme
cela sera évoqué au cours des interventions qui suivront, selon
que l'on considère que le secret médical est une règle protectrice
d'un intérêt privé, celui du patient, ou protectrice d'un
intérêt supérieur, celui de l'intérêt social.
Mais quelle
position adopter au sujet des victimes qui avaient été examinées
par le Docteur Jaffe mais qui n'étaient pas parties à la procédure,
et sur lesquelles le Magistrat Instructeur posait des questions au praticien ?
Et quelle position
adopter au sujet des victimes qui avaient été examinées par
le médecin, mais décédées depuis, et sur lesquelles
le Juge posait aussi des questions ?
La
Loi française et la Loi internationale n'apportent aucune réponse
satisfaisante à ces questions.
Par
exemple, si la Loi française prévoit bien certaines dérogations
au secret médical, aucune d'entre elles ne s'applique à ces cas,
sauf à considérer d'emblée et systématiquement que
les victimes de torture conserveraient un tel amoindrissement de leur état
physique ou psychique que le secret médical ne serait plus applicable au
sens de l'article 226-14 du Nouveau Code Pénal.
Partir
de ce postulat n'est évidemment pas satisfaisant, car s'il est vrai que
les victimes d'événements traumatiques sévères sont
fréquemment atteintes de troubles psychiques ou physiques persistants,
ce postulat porte néanmoins en lui tous les risques d'une stigmatisation
et d'un enfermement psychologique.

BRUXELLES.
UN ACTE D'UNE JUSTICE DE COURAGE.
Le
régime d'Hissen Habré est souvent cité parmi les plus sanglants
de l'histoire des chefs d'Etats africains. On est donc très peu surpris
d'apprendre qu'un mandat d'arrêt international puisse être lancé
par la Justice belge - avec courage - à l'encontre de l'ancien chef d'État
tchadien (juin 1982-décembre 1990), Hissen Habré.
En
effet, le gouvernement Belge donnant suite aux plaintes déposées
par plusieurs victimes tchadiennes, réfugiées dans son pays, vient
de décider de poursuivre où qu'il se trouve le prédécesseur
de Idriss Debby. Pour donner la pleine mesure de leur collaboration, les autorités
tchadiennes ont accepté de lever l'immunité internationale dont
bénéficiait jusqu'ici l'ex-président.
Hissèn
Habré aurait orchestré des arrestations collectives et arbitraires,
des meurtres en masse et des actes systématiques de torture, dirigés
contre les membres de certaines ethnies du pays, perpétrés sous
son règne par la DDS, les services de renseignements de l'Etat tchadien.
C'est sur la foi de ces accusations que le juge d'instruction bruxellois Daniel
Fransen, a délivré le 19 septembre un mandat d'arrêt international
contre l'ex dictateur.
Et
il s'est même déjà trouvé des gens pour acclamer cette
décision de justice qui il est vrai va conforter les rares cas de jurisprudence
qui existaient en la matière. C'est le cas de l'avocat des parties civiles,
Georges-Henri Beauthier pour qui ce mandat "
marque de façon spectaculaire une étape nouvelle dans la lutte engagée
contre l'ancien dictateur par ses victimes ".
Un
avis que partage aussi le responsable de l'organisation de défense des
droits de l'homme Human Rights Watch, Reed Brody qui déclare "
C'est un jour historique pour les milliers de victimes de la dictature Habré.
Ce jour restera dans les mémoires comme le franchissement d'un nouveau
seuil dans la lutte contre l'impunité à travers le monde ".
Selon
toute vraisemblance, Hissen Habré âgé de 63 ans, serait toujours
en exil au Sénégal. C'est pour cette raison que la Belgique a adressé
au Sénégal une demande officielle d'extradition immédiate
en plus du mandat d'arrêt qui est par ailleurs accompagné d'une photo.
Et si quelques
uns s'étonnent de l'initiative des autorités Belges, il faut savoir
que la loi belge révisée en 2003 autorise les tribunaux à
juger des auteurs présumés de crimes de guerre et de crimes contre
l'humanité ou encore de génocide tel que ce fut le cas au Rwanda
en 1994.
Ainsi,
indépendamment de la nationalité de l'auteur et l'endroit où
ces actes ont été commis, les juridictions belges peuvent intervenir
du fait de leur "compétence universelle". En somme il s'agit
d'un réel espoir de justice pour les victimes tchadiennes et le début
d'une cabale pour celui qui entama son exil par Kousseri au Cameroun.
Vers
où va t-il fuir à présent, pourrait t-on se demander ?.
Nul
doute qu'il a déjà envisagé son repli en d'autres lieux que
le Sénégal
.