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763 - 16/05/07 -
Compte
à rebours.
NDLR
: Article paru dans le journal "Le monde diplomatique", sous la signature
d'Alain Gress
Silencieusement,
furtivement, à l'abri des caméras, la guerre contre l'Iran a commencé.
De nombreuses
sources confirment que les Etats-Unis ont intensifié leur aide à
plusieurs mouvements armés à base ethnique - Azéris, Baloutches,
Arabes, Kurdes, minorités qui, ensemble, représentent environ 40
% de la population iranienne -, dans le but de déstabiliser la République
islamique.
Début
avril, la télévision ABC révélait ainsi que le groupe
baloutche Jound Al-Islam (" Les soldats de l'islam "), qui venait de
mener une attaque contre des gardiens de la révolution (une vingtaine de
tués), avait bénéficié d'une assistance secrète
américaine. Un rapport de The Century Foundation (1) révèle
que des commandos américains opèrent à l'intérieur
même de l'Iran depuis l'été 2004.
Le
29 janvier 2002, dans son discours sur l'état de l'Union, que le président
George W. Bush classait l'Iran, avec la Corée du Nord et l'Irak, dans l'"
axe du Mal ". Le 18 juin 2003, il affirmait que les Etats-Unis et leurs alliés
" ne toléreraient pas " l'accession de ce pays à l'arme
nucléaire. Il n'est pas inutile de rappeler le contexte de l'époque.
M. Mohammad Khatami était alors président de la République
islamique et multipliait les appels au " dialogue des civilisations ".
En Afghanistan,
les Etats-Unis avaient bénéficié du soutien actif de Téhéran,
qui avait utilisé ses nombreux relais pour faciliter le renversement du
régime des talibans. Le 2 mai 2003, lors d'une rencontre à Genève
entre l'ambassadeur iranien Javad Zarif et M. Zalmay Khalilzad, à l'époque
envoyé spécial du président Bush en Afghanistan, les dirigeants
de Téhéran soumettaient à la Maison Blanche une proposition
de négociation globale sur trois thèmes : les armes de destruction
massive ; le terrorisme et la sécurité ; la coopération économique
(2).
La République
islamique se déclarait prête à soutenir l'initiative de paix
arabe du sommet de Beyrouth (2002) et à contribuer à la transformation
du Hezbollah libanais en parti politique. Le 18 décembre 2003, Téhéran
signait le protocole additionnel du traité de non-prolifération
nucléaire (TNP), protocole que seuls quelques pays ont ratifié et
qui renforce considérablement les capacités de surveillance de l'Agence
internationale de l'énergie atomique (AIEA).
Tous
ces gestes d'ouverture furent purement et simplement balayés par l'administration
américaine, qui reste focalisée sur un objectif, le renversement
du " régime des mollahs ". Pour créer les conditions d'une
éventuelle intervention militaire, elle continue à agiter la "
menace nucléaire ".
Depuis
des années, des rapports alarmistes ont été produits par
les administrations américaines successives, et toujours démentis.
En janvier 1995, le directeur de l'Agence américaine pour le contrôle
des armements et le désarmement affirmait que l'Iran pourrait avoir la
bombe en 2003 ; parallèlement, le secrétaire à la défense
William Perry affirmait que cet objectif serait atteint avant... 2000.
Ces
" prévisions " furent répétées l'année
suivante par M. Shimon Pérès (3). Pourtant, en avril 2007, malgré
les progrès accomplis par l'Iran en matière d'enrichissement d'uranium,
l'AIEA estime que Téhéran ne disposera " des capacités
" de produire la bombe que d'ici quatre à six ans.
Qu'en
est-il réellement ?
Depuis
les années 1960, donc bien avant la victoire de la révolution islamique,
l'Iran a cherché à développer une filière nucléaire
pour préparer l'après-pétrole. Avec l'évolution des
technologies, la maîtrise totale du cycle du nucléaire civil rend
plus facile le passage au militaire. Les dirigeants de Téhéran ont-ils
pris une telle décision ? Rien ne permet de l'affirmer.
Le
risque existe-t-il ? Oui, et pour des raisons faciles à comprendre.
Durant
la guerre irako-iranienne (1980-1988), le régime de Saddam Hussein a utilisé,
en violation de tous les traités internationaux, des armes chimiques contre
l'Iran ; ni les Etats-Unis ni la France ne se sont indignés de cet usage
d'armes de destruction massive qui a traumatisé le peuple iranien. D'autre
part, les troupes américaines campent en Irak et en Afghanistan, et l'Iran
est enserré dans un réseau dense de bases militaires étrangères.
Enfin, deux pays voisins, le Pakistan et Israël, disposent de l'arme nucléaire.
Quel leader politique
iranien serait insensible à un tel contexte ?
Comment,
dès lors, éviter que Téhéran n'accède à
l'arme nucléaire, ce qui relancerait la course aux armements dans une région
déjà bien instable et porterait un coup sans doute fatal au traité
de nonprolifération ? Contrairement à ce qui est souvent avancé,
l'obstacle essentiel ne réside pas dans la volonté de Téhéran
d'enrichir l'uranium : l'Iran, selon le TNP, en a le droit mais a toujours affirmé
qu'il était prêt à apporter volontairement des restrictions
à ce droit et à accepter un renforcement des contrôles de
l'AIEA pour éviter toute éventuelle utilisation de l'uranium enrichi
à des fins militaires.
La
préoccupation fondamentale de la République islamique est ailleurs,
comme le prouve l'accord signé le 14 novembre 2004 avec la " troïka
" européenne (France, Royaume-Uni, Allemagne) : l'Iran acceptait de
suspendre provisoirement l'enrichissement de l'uranium, étant entendu qu'un
accord à long terme " fournirait des engagements fermes sur les questions
de sécurité ". Ces engagements ayant été refusés
par Washington, l'Iran reprit son programme d'enrichissement.
Au
lieu de poursuivre une politique indépendante, l'Union européenne
s'est alignée sur Washington. Les nouvelles propositions formulées
par les cinq membres du Conseil de sécurité et par l'Allemagne,
en juin 2006, ne contenaient aucune garantie de non-intervention dans les affaires
iraniennes. Dans sa réponse, en août, Téhéran exigea
à nouveau que " les parties occidentales qui veulent participer aux
négociations annoncent en leur nom et celui des autres pays européens
la mise de côté des politiques d'intimidation, de pressions et de
sanctions contre l'Iran ". Seul un tel engagement permettrait de relancer
les négociations.`
Autrement,
l'escalade est inévitable. D'autant que l'élection à la présidence,
en juin 2005, de M. Mahmoud Ahmadinejad ne facilite pas le dialogue, le nouvel
élu multipliant les déclarations incendiaires, notamment sur le
génocide des Juifs et sur Israël.
Mais
l'Iran, un grand pays à la riche histoire, ne se résume pas à
son président. Les tensions sont fortes au sein même du pouvoir,
et M. Ahmadinejad a subi une déroute électorale aux élections
des municipalités comme de l'Assemblée des experts en décembre
2006. Plus largement, la contestation à la fois économique et sociale
reste forte, et les aspirations à plus de libertés sont vives, notamment
chez les femmes et chez les jeunes. La société refuse toute caporalisation.
Le seul atout que possède le régime pour souder la population autour
de lui reste, justement, le nationalisme, le refus des ingérences étrangères
dont l'Iran a souffert tout au long du XXe siècle...
Malgré
le désastre irakien, rien n'indique que le président Bush ait renoncé
à attaquer l'Iran.
Cet
objectif s'inscrit dans sa vision d'une " troisième guerre mondiale
" contre le " fascisme islamique ", une guerre idéologique
qui ne peut se terminer que par la victoire totale.
La
diabolisation de l'Iran, facilitée par la posture de son président,
s'inscrit dans cette stratégie, qui peut déboucher sur une nouvelle
aventure militaire.
Ce
serait une catastrophe, non seulement pour l'Iran et pour le Proche-Orient, mais
aussi pour les relations que l'Occident, et en premier lieu l'Europe, entretient
avec cette région du monde.
1)
Sam Gardiner, « The end of the summer of diplomacy : Assessing
US military options on Iran », Washington, DC, 2006.
(2)
Sur cette offre, lire Gareth Porter, « Burnt offering », The American
Prospect, Washington, DC, juin 2006.
(3)
Lire « Quand lIran aura-t-il larme nucléaire ? »,
« Nouvelles dOrient », 4 septembre 2006.
ALAIN
GRESH