

http://www.gouv-exil.org/




mais
pas celle à laquelle on pense ...









F
765 - 17/05/07 -
Le
courage de changer les choses avant qu'un séisme "volcanique"
ne vienne tout balayer ! (suite 1)
Bouh
Warsama
.......................................
Organismes
internationaux, bailleurs de fonds et opinions publiques redécouvrent d'ailleurs
assez régulièrement l'importance du problème, perçu
aujourd'hui comme central pour la " Good Governance ".
Malheureusement,au-delà
des déclarations d'intention, des constats apitoyés ou exaspérés,
des Rapports internationaux tels que ceux établis chaque année par
le Secrétariat d'État US et des murmures de condamnations moralisatrices,
les mécanismes sociaux de la corruption à Djibouti restent peu analysés.
Or,
sans connaissance ni compréhension en profondeur de comment et pourquoi
la corruption fonctionne, toute
campagne de lutte contre la corruption est vouée à l'échec.
La
corruption, dont il est question, est associée à des fonctions étatiques,
para-étatiques ou bureaucratiques, en contradiction avec l'éthique
officielle du " Bien public " ou du " Service public " et
permet des formes illégales d'enrichissement, d'user et d'abuser à
cet effet de positions de pouvoir.
Outre
la corruption au sens strict du terme, on peut parler de " complexe de la
corruption " avec le népotisme, les abus de pouvoir, le délit
d'ingérence, les détournements de fonds et les malversations diverses,
le trafic d'influence, la prévarication, les délits d'initié,
les abus de biens sociaux, etc., afin de pouvoir considérer d'abord ce
que ces diverses pratiques ont en commun, les affinités qui les relient,
et dans quelles mesures elles s'insèrent dans un même tissu de normes
et d'attitudes sociales usuelles.
Elles
sont d'ailleurs souvent vues par les populations djiboutiennes comme relevant
d'une même famille de comportements : n'utilise-t-on pas couramment, dans
les parlers, le terme de " bouffer " pour évoquer toute
forme
illégale d'enrichissement à partir de positions d'autorité
?
Nombreuses
sont d'ailleurs les variations autour de cette métaphore commune ; comme
exemple on dira d'un haut fonctionnaire vénal que " sa bouche est
grande "
.à ne pas confondre avec " grande gueule "
qui traite d'un autre sujet. A ce titre la corruption n'est ni marginale, ni
sectorisée, ni réprimée, elle est généralisée
et banalisée ; elle est donc aussi dénoncée dans les mots,
parfois avec un certain humour, autant qu'elle est pratiquée dans les faits.
Le
"complexe de la corruption"
Les
pratiques du " complexe de la corruption ", juridiquement condamnables
et largement réprouvées, sont cependant considérées
par ceux qui les mettent en uvre comme légitimes, et bien souvent
comme n'étant pas
de la corruption.
Autrement
dit, la frontière de fait entre ce qui relèverait de la corruption
et ce qui n'en relèverait pas est fluctuante et dépend du contexte
et de la position sociale des acteurs.
Pour
ne prendre qu'un exemple que chacun comprendra : le Général Fathi
Ahmed Houssein Beliki, Chef d'État Major des Armées djiboutiennes,
ne détourne pas des fonds et des matériels du Ministère de
la Défense dont il fait indigne commerce ensuite mais, bien au contraire,
il procède à leur meilleure répartition à son profit
et à ceux de ses enfants.
Ceci
confirme bien que tout est fluctuant, comme nous l'avons dit précédemment,
et dépend du contexte et de la position sociale des " acteurs "
et, en l'occurrence, piètre comédien.
Corruption
et négociations pour le partage !
C'est
la négociation qui règle la quasi totalité des échanges
courants à Djibouti mais nous voudrions ici aller au-delà de cet
aspect. Le marchandage ne s'applique pas seulement au montant des transactions
commerciales mais aussi dans la négociation, elles-mêmes, des règles
de la corruption.
I1
n'y a pas consensus sur une bonne partie des règles mêmes de ce "
jeu " qui sont sélectionnées, aménagées, réinventées
au fur et à mesure des intérêts d'Ismaïl Omar Guelleh
qui reste le " décideur ".
Les
pratiques de corruption tirent parti d'une telle logique de la négociation
et du marchandage. Non seulement la corruption au sens strict fait l'objet d'un
marchandage, et affecte donc la forme d'une transaction commerciale " normale
" et usuelle, mais encore prend-elle bien souvent
l'aspect d'une négociation
simultanée sur les règles, leur pertinence et la façon de
les interpréter.
En
un sens cette négociation est indispensable pour que la transaction "
illicite " puisse se banaliser, se dépénaliser,
rentrant
en quelque sorte dans le lot commun des négociations quotidiennes routinières.
Le
"courtage" comme le marchandage représentent, au sens strict,
un mode particulier de transaction marchande, avec rémunération
de l'intermédiaire.
Il est particulièrement développé
en Afrique, comme à Djibouti, dans les échanges quotidiens, depuis
le traditionnel dillan (courtier en bétail, par qui passent toutes les
ventes d'animaux) jusqu'au moderne coxeur, chargé de drainer les passagers
vers les mini-bus. Mais le courtage s'étend aussi aux transactions non-marchandes
: les simples relations amoureuses comme les
officielles demandes en mariage,
par exemple, ne passent-elles pas elles aussi par des intermédiaires ?
Si
ceux-ci ne sont pas en général rémunérés sous
forme de commission, il s'agit cependant d'un échange potentiel de services,
et celui qui en bénéficie aujourd'hui rendra demain la pareille.
C'est le principe bien connu " Un service en vaut un autre ! "
Peu
de domaines échappent à cette logique du courtage : pour un service
bureaucratique, pour une démarche administrative complexe, pour des questions
de famille délicates, pour trouver un logement ou acheter
une voiture,
la procédure normale pour tout un chacun est de chercher d'abord qui pourra
être le guide, l'introducteur, l'intermédiaire, le médiateur.
L'Afrique
contemporaine en général est un lieu privilégié de
cette fonction de " courtage ", en particulier dans la sphère
de l'aide au développement.
I1 suffit d'évoquer les " intermédiaires
" locaux du développement, qui drainent les projets vers leurs villages,
leurs régions ou leurs quartiers, et jouent ainsi un rôle de courtier
entre d'un coté les bailleurs de fonds ou les ONG du Nord et de l'autre
coté des populations qu'ils animent ou organisent pour répondre
aux attentes des précédents, permettant ainsi de redistribuer la
" rente du développement " sans passer par le contrôle
exercés par les structures étrangères
donatrices
Or
les pratiques relevant de la corruption utilisent largement les " courtiers
", dans tous les sens de ce terme.
On
dira volontiers " iso ghourmada " (cherchons de l'aide) ce qui implique
d'avoir recours à un " ghourmad " (relation utile pour une médiation
quelconque), laquelle peut clairement impliquer dessous de table, commission ou
" cadeau ".
Ce sont souvent les courtiers qui organisent les transactions
elles-mêmes, déchargeant ainsi le corrupteur ou le corrompu des aspects
gênants de ces procédés, et les réinsérant dans
le circuit des pratiques banalisées. Le recours généralisé
aux intermédiaires dissout ainsi la visibilité et la lisibilité
des pratiques de corruption, connues mais devenues quasiment incontrôlables,
en les noyant dans les usages communs.
Donner
de " petits cadeaux " fait partie des mille actes de la vie quotidienne,
le plus souvent au nom d'un remerciement pour service rendu et qui n'est pas une
rémunération tarifée ou négociée, elle n'est
pas non plus une commission de courtage, c'est surtout un " devoir moral
" qui entre dans une logique et forme de remerciement.
Le
bénéficiaire d'une aide quelconque se doit de faire un geste, un
" devoir " qui peut d'ailleurs aller bien au-delà du seul
service rendu lorsque c'est Ismaïl Omar Guelleh ou Kadra Mahamoud Haïd
qui " rendent ce service ".
Les
noms d'ailleurs fleurissent, qui chacun désigne tel ou tel type de petit
cadeau routinier plus ou moins sollicité. Ne doit-on pas en faire à
ceux qui vous ont apporté une bonne nouvelle ; don symbolique fait à
tout porteur d'un message heureux, ou à ceux qui ont simplement assisté
à une transaction commerciale importante, achat d'une voiture, d'une maison
par exemple, ou octroi d'un terrain public
..qui en l'espèce,
est "l'argent de la coutume IOG ".
Le
cadeau se pratique d'ailleurs aussi bien vers des " supérieurs "
que vers des égaux ou des " inférieurs ". Les détenteurs
de pouvoirs traditionnels, par exemple, sont autant des attributaires que des
donateurs.
Pour
ne prendre qu'un exemple que chacun comprendra et vraisemblablement en sourira.
Dans
la procédure de désignation des Députés/es à
l'Assemblée Nationale et qui contrairement à ce qu'il en est dit
sont nommés/es par IOG avant les élections législatives ayant
valeur de mascarades car falsifiées à outrance, chaque Député/e
désigné se doit, par tradition, de le remercier en lui offrant un
cadeau.
Lors
de récentes législatives, et tout heureux d'avoir été
choisis certains avaient organisé bien avant le jour du scrutin de grandes
festivités puis sont allés jusqu'à offrir à Ismaïl
Omar Guelleh de somptueux "cadeaux", dont un véhicule 4X4 du
dernier modèle, n'hésitant pas ainsi à s'endetter lourdement.
Quels
ne furent pas leur surprise et leur désappointement en constatant que leur
nom était absent de la liste des Députés lors de la "
publication " des résultats
officiels du scrutin
D'évidence,
IOG ne rendit pas les cadeaux si généreusement offerts car l'on
dit que les " cadeaux entretiennent l'amitié !!! " ; le fait
est que le Gagnant reste et demeure Ismaïl Omar Guelleh.
Nombre
de pratiques de la petite corruption rentrent dans cette catégorie du "
cadeau " et, à Djibouti, chacun se dit que " Si Ismaïl
Omar le fait, pourquoi ne le ferais-je pas ? ".
Petit
" cadeau " que l'on doit au fonctionnaire serviable ou complaisant,
un petit ou un gros " quelque chose " en remerciement. S'il n'a pas,
par bienveillance, appliqué à votre encontre les foudres de la loi,
ou s'il a oublié de vous faire payer votre facture d'eau ou d'électricité,
de téléphone, ne deviendrait-t-il pas typiquement
une de ces
personnes auxquelles la " bienséance " vous impose de "
donner " ? Lui-même ne manquera pas de réclamer légitimement
sa " part " comme cela se fait couramment si le donateur potentiel semble
distrait ou récalcitrant.
Certes,
bien souvent, et dans une telle démarche un premier " cadeau "
est fait à l'avance, pour se concilier préventivement les bonnes
grâces du fonctionnaire, pour " lester ou clore le dossier " qu'on
lui a remis, ou pour que " les papiers ne s'envolent pas.. " cette pratique
n'est pas sans rencontrer des pratiques analogues mais " hors corruption
".
I1
faut aussi savoir que ne pas donner un petit " cadeau " à qui
le mérite n'est pas seulement un signe d'avarice ou de mauvaise éducation,
c'est aussi risquer, éventuellement et selon de vieilles croyances, d'attirer
la malchance sur soi.
Ici
encore, la frontière entre pratiques de corruption et pratiques habituelles
inspirées souvent de traditions très anciennes, n'est-elle pas mince
?
La
multiplication des " cadeaux " dans la vie quotidienne permet aux cadeaux
légalement illicites de se noyer, aux yeux de tous, dans la masse de la
corruption.
Les
réseaux de solidarités interpersonnelles sont multiples à
Djibouti comme dans les pays limitrophes, a fortiori lorsque l'on constate que
les frontières de la colonisation ont morcelé les tribus et séparé
les familles.
Bien
sûr ces réseaux de solidarités sont loin d'être négligeables
en Europe, mais leur extension y est nettement inférieure : repli sur la
famille au sens étroit du terme, confinement dans des cercles limités
d'amis et de connaissances proches, absence de relations entre voisins. Divers
facteurs induisent une sociabilité plus faible en France qu'elle ne l'est
à Djibouti où tout le monde, ou presque, se connaît.
L'importance
de ces réseaux de sociabilité à Djibouti, en particulier
dans les quartiers de la capitale, déborde largement le seul cadre de la
famille, qui est pourtant, comme chacun sait, fort étendue et dont les
pressions et sollicitations ne se laissent guère oublier. Entre personnes
originaires d'un même village ou d'une même tribu se tissent des liens
qui se prolongent jusqu'à la retraite et même ensuite.
Liens
de solidarité
Les
relations de camaraderie, de voisinage, de travail multiplient aussi cette "
force des liens faibles " alors que les solidarités nées de
l'appartenance à une même tribu, à la même région,
à Djibouti ou dans les régions limitrophes, prennent aussi leur
place et génèrent des liens parfois contraignants.
(à
suivre)