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M
Ali Abdillahi Iftin
Général de division (à titre temporaire)
Ex commandant la Garde Présidentielle
F
769 - 19/05/07 -
Interview
de M Ali Abdillahi Iftin "A propos d'élections et de l'avenir des
relations entre Djibouti et la France !"
B
W
Monsieur
Ali Abdillahi Iftin, comme chef du Mouvement Djiboutien de Libération Nationale
vous ne vous êtes pas exprimé tout au long des élections présidentielles
françaises. Est-ce à dire qu'elles étaient sans intérêt
?
Ali
Abdillahi Iftin
Bien
au contraire, j'ai suivi cette campagne pour les présidentielles et les
résultats du scrutin avec une extrême attention car je sais combien
l'avenir des relations entre nos deux pays est important.
Mais
comme chaque membre du GED, auquel j'appartiens, j'ai considéré
que j'avais une nécessaire obligation de réserve ; donc nul droit
de faire une quelconque déclaration et de prendre partie pour l'un ou l'une
des candidats (es).
B
W
A Djibouti
comme au sein de la communauté djiboutienne en exil, le déroulement
de ces élections et surtout l'issue du scrutin ont été très
suivis.
Ali
Abdillahi Iftin
Vous
avez parfaitement raison de le souligner car constat a été fait
que les élections présidentielles françaises ont eu un réel
intérêt pour les Djiboutiens et les Djiboutiennes. Je puis même
affirmer qu'elles ont eu bien plus d'intérêts pour eux que n'en ont
eu les élections falsifiées de 2005, avec la seconde autoproclamation
d'Ismaïl Omar Guelleh à la tête de l'État.
B
W
Pourquoi
cette différence d'intérêt entre ces élections ? La
France c'est loin et trop souvent politiquement des maux dont souffrent les populations
djiboutiennes !
Ali
Abdillahi Iftin
Nul
ne peut prétendre vivre dans une démocratie la plus parfaite, c'est
un objectif, un devoir de chacun et chacune de s'en approcher au plus près.
Si la France n'a pas la démocratie parfaite que dire de Djibouti qui est
aux antipodes des Droits humains, avec un régime politique qui se maintient
au pouvoir par la terreur qu'il impose aux populations et sans opposition représentée
dans ses diverses assemblées.
Les
Djiboutiens et les Djiboutiennes ont faim de démocratie car ils/elles en
sont privés depuis trop longtemps. S'ils
observent ce qu'il se passe en France c'est que des liens très forts les
unissent depuis bien longtemps avec le pays de Voltaire, de Montesquieu ...et
du Général de Gaulle. Ils ont l'espoir qu'un jour, à Djibouti,
en l'organisation d'élections honnêtes et démocratiques qui
est l'expression de souveraineté qui appartient aux citoyens d'un pays.
Djiboutiens
et Djiboutiennes ont foi en l'autorité
et en la légitimité des pouvoirs publics dès lors qu'elles
reposent sur la volonté librement exprimée du peuple. Le droit de
voter et celui d'être élu lors de scrutins démocratiques,
honnêtes et périodiques sont des droits fondamentaux internationalement
reconnus ; sauf à Djibouti où Ismaïl
Omar Guelleh s'assoit allègrement sur la Constitution et sur nos lois.
BW
La
tenue de scrutins honnêtes et démocratiques serait donc la première
condition préalable de la gouvernance démocratique ?
Ali
Abdillahi Iftin
En
effet, car elle est l'instrument permettant aux citoyens et citoyennes de choisir
librement, dans un cadre juridique établi et respecté, ceux qui,
en leur nom, les gouverneront légitimement et défendront leurs intérêts.
Lorsqu'un
gouvernement tire sa légitimité de telles élections, comme
cela vient de se passer en France, les risques d'alternatives non démocratiques
sont réduits.
BW
Mais
Ismaïl Omar Guelleh veut-il de cette amorce de démocratie dans notre
pays ce qui impliquerait un changement des mauvaises habitudes instaurées
?
Ali
Abdillahi Iftin
Certainement
pas, il n'en veut pas tout comme les membres de la caste au pouvoir - très
minoritaire - qui souhaitent que le nouveau gouvernement français perpétue
les mêmes relations que par le passé et qui leur ont permis jusqu'à
ce jour de piller allègrement le pays et de bafouer tous les droits de
l'humain.
BW
Le
Djibouti actuel est donc un simulacre de démocratie ?
Ali
Abdillahi Iftin
C'est
effectivement un simulacre de démocratie ; une véritable dictature
car tout repose sur l'intoxication cérébrale et la propagande mensongère.
Même
si l'on sait pertinemment qu'il ne sort jamais rien d'une quelconque élection
dans notre pays, l'important pour le pouvoir politique actuel est qu'il sauve
les apparences vis-à-vis de l'opinion publique internationale. Nous sommes
dans un régime de toutes la mascarades grotesques alors que les instances
internationales et les grands pays occidentaux ne sont pas dupes ; on peut même
affirmer que certains cautionnent depuis trop longtemps.
BW
Quelles
sont les méthodes utilisées pour qu'il ne sorte jamais rien d'une
quelconque élection qui ne soit connu par avance dans notre pays ?
Ali
Abdillahi Iftin
Pour
justifier une artificielle forte participation à chaque élection,
les gouvernants actuels vont créer les conditions pour faire déplacer
les électeurs vers les lieux de vote car ils doivent donner l'illusion
que " Tout va bien ! ".
La
méthode n'a pas varié, elle consiste d'abord à créer
une artificielle liste électorale par bureau de vote. C'est ainsi que dans
les régions de l'arrière pays et là où il y a une
cinquantaine d'inscrits, cette liste sera modifiée pour être portée
jusqu'à plus de 800 électeurs. Alors que ces supposés électeurs
ne vivent pas sur place mais dans la capitale et que ce sont très majoritairement
des fonctionnaires, militaires, policiers et gendarmes.
Des
officiers proches du pouvoirs, désignés et se déplaçant
par hélicoptère, viendront y déposer au jour du scrutin des
centaines de bulletins de vote par procuration et passeront ainsi de bureau en
bureau de vote.
Parallèlement,
le pouvoir en place fait acheter quelques consciences " influentes et très
actives ", ça et là, bien rémunérées et
qui deviendront ainsi les " coursiers " dans les quartiers de la capitale
et dans les régions. Ce sont ainsi des dizaines de millions de FD qui sont
détournés des finances publiques au profit d'hommes et de femmes
constitués en " équipes " et qui distribueront, à
leur tour, des sacs de riz et des bottes de khat pour récupérer
des mandats de vote auprès des électeurs et des électrices.
Gare
! S'ils ne se déplacent pas pour voter ! Et comme cela ne suffit pas car
les désaffections pour chaque élection sont importantes (plus de
85 %), on va forcer les électeurs et les électrices sous la terreur
dans bon nombre de quartiers populaires à monter dans les camions militaires,
réquisitionnés pour l'occasion, tout en leur remettant une enveloppe
et le bulletin de vote qu'ils devront insérer dans l'urne, sous surveillance
des SDS dans les bureaux de vote.
Ajoutons
à cela l'attribution de cartes de vote à des centaines de réfugiés
en provenance des pays limitrophes, déclarés de nationalité
djiboutienne pour le temps des élections et qui remettront aux autorités
locales actuelles un mandat de vote en échange de quelques kg de riz ou
autres denrées alimentaires prélevées sur les dons effectués
par le Haut Commissariat aux Réfugiés qui ignore tout du subterfuge.
Pour
assurer la " victoire "
, on va y ajouter des dizaines de bulletins
de vote par bourrage des urnes après avoir détourné l'attention
des éventuels " contrôleurs étrangers ". Ceci c'est
traduit, lors des dernières élections présidentielles dans
certains bureaux par des chiffres de votants supérieurs de 25%, voire bien
plus, par rapport au nombre d'inscrits
.
B
W
Les populations
djiboutiennes et les membres de l'opposition espèrent du nouveau président
français, M Nicolas Sarkozy et de son gouvernement en moins de complaisance
avec la tyrannie qui sévit dans notre pays.
Ali
Abdillahi Iftin
Comme
nous l'avons maintes fois déclaré, Djibouti n'échappe pas
la règle qui veut qu'il
ne peut y avoir d'élections honnêtes et démocratiques si un
grand nombre d'autres libertés et droits fondamentaux ne peuvent être
exercés de façon permanente, sans distinction aucune, et sans restrictions
arbitraires et déraisonnables.
Tout
comme la démocratie et les droits de l'homme en général,
l'avenir et le bon équilibre des relations entre Djibouti et la France
ne sont envisageables que dans le cadre de l'instauration préalable d'un
état de droit dans notre pays.
Je
me permets de rappeler le contenu du discours de Monsieur Nicolas Sarkozy devant
le parlement béninois le 19 mai 2006.
Ce jour là, il a affiché
sa volonté de remodeler les relations entre la France et l'Afrique, donc
avec Djibouti, en tenant des propos ayant valeur, à mon sens, de volonté
de changement. Il a affirmé, entre autres :
"Seule
la démocratie peut répondre aux aspirations des citoyens. Seule
la démocratie peut permettre à un pays de se sortir d'une crise
interne, aussi grave et longue soit-elle. Quoi qu'on ait pu penser pendant si
longtemps, la dictature, ce n'est pas la stabilité. Seule la démocratie
peut créer les conditions de la stabilité en profondeur... Je crois
indispensable de faire évoluer, au-delà des mots, notre relation.
L'immense majorité des Africains n'ont pas connu la période coloniale.
50% des Africains ont moins de 17 ans. Comment
peut-on imaginer continuer avec les mêmes réflexes ?"
B
W
Avez-vous
le sentiment que de profonds changements vont s'opérer en France dans les
mois à venir ?
Ali
Abdillahi Iftin
Il
est vrai que l'élection présidentielle française de cette
année avait un enjeu particulier.
On
ne peut que se féliciter qu'elle ait consacré l'avènement
d'une nouvelle génération d'hommes et de femmes politiques incarnée
par Ségolène Royal, Nicolas Sarkozy et François Bayrou qui
ont tous exprimé une volonté de changement.
La
question que je me pose est
" qu'au-delà du baume au cur
que ces discours et ces grandes déclarations d'intentions de profonds changements
peuvent procurer à une grande partie de l'élite djiboutienne, rêvant
d'une véritable amorce de démocratie dans notre pays, il est nécessaire
de s'interroger sur les possibilités dont disposera le nouveau président
français, Monsieur Nicolas Sarkozy. Un président français
qui va se trouver face à une privatisation de la politique française
en Afrique et aux " réseaux parallèles " qui y sont installés
et qui ont dégradé l'image de la France qui soutiennent bien des
dictatures ; dont celle d'Ismaïl Omar Guelleh.
En
1981, le président François Mitterrand préconisait une métamorphose
des relations entre la France et ses anciennes colonies.
De nombreux intellectuels
africains de l'époque pensaient qu'il achèverait le processus d'émancipation
des peuples africains. Malheureusement il fut sur les questions africaines "
un politicien virtuose dans le maintien la routine ".
B
W
Serait-ce
une défiance vis à vis du nouveau président français
et de son gouvernement ?
Ali
Abdillahi Iftin
Loin
de moi cette idée ! Je pense qu'il est trop tôt pour mesurer pleinement
les effets de la politique de changement que va imposer le président français
vis-à-vis de Djibouti.
Tous
les arguments que nous proposons, pour que la politique française évolue
vis-à-vis de notre pays et de ses populations, sont le meilleur plaidoyer
pour que Paris cesse de soutenir le régime de la terreur imposée
par Ismaïl Omar Guelleh.
B
W
La récente
nomination de M Bernard Kouchner au Ministère des Affaires Étrangères,
dans le gouvernement de M François Fillon, devrait vous satisfaire ?
Ali
Abdillahi Iftin
Toute
l'opposition politique djiboutienne se félicite de la nomination du nouveau
Ministre des Affaires Étrangères, M Bernard Kouchner.
Ses
mérites sont unanimement reconnus depuis le succès de sa mission
de paix au Kosovo et bien avant pour un homme de courage qui s'est engagé
dans l'action humanitaire, dès 1968 donc bien avant l'indépendance
de Djibouti, avec le Secours Médical Français pendant la guerre
du Biafra.
Là
encore, Djiboutiens et Français sont d'accord pour dire que M Bernard Kouchner,
Ministre des Affaires Étrangères" est, comme disent les anglophones,
"The right man at the right place!"
Pour
conclure, il convient de rappeler l'une de ses citations
"L'information
et l'humanitaire sont le remède contre les douleurs extrêmes"