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784 - 27/05/07 -
Vers
un socialisme écologique
Capitalisme, socialisme, écologie

"
Etre captif, là n'est pas la question. Il s'agit de ne pas se rendre "
- Nazim Hikmet
Douce
chaleur de printemps. Des amis m'ont conduit dans un petit village wallon proche
de la frontière française. Les volutes blanches de la centrale nucléaire
de Chooz déchirent le ciel d'azur. Nous sommes au pied d'une éolienne.
Elle surplombe la vallée de Beauraing et s'intègre au paysage. Elle
est le fruit d'une action citoyenne, la mise en uvre d'une société
coopérative dans laquelle chaque habitant a pris une part. Le village est
devenu autosuffisant puis exportateur d'électricité. Pas de redistribution
des bénéfices mais une réduction de la facture énergétique
pour chaque ménage. Une association d'éducation populaire aussi.
Pour les enfants. " Allons s'en vent ! " Une initiation pédagogique
aux bienfaits des énergies renouvelables et du développement durable.
La visite s'achève. Un barbecue est dressé au milieu des champs.
Dialogues fraternels autour d'une merguez. Bientôt il faut regagner la ville.
Je rêve. Démocratie citoyenne, participative, économique et
pédagogique. Pour une énergie propre. Et si ce petit microcosme
était un modèle pour le monde entier ?
"
Le temps n'est plus à se lamenter sur les catastrophes écologiques.
Ni à imaginer que, à lui seul, l'essor des technologies pourrait
y porter remède. Le sursaut salvateur ne peut venir que d'un immense bouleversement
de nos rapports à l'homme, aux autres vivants, à la nature "
Edgar Morin.
Ce
programme vertigineux qui traverse l'éthique, le politique et l'économie,
se ramasse dans la formule d'une nouvelle politique de civilisation. C'est, je
crois, l'enjeu cardinal de notre siècle qui s'ouvre : concilier la lutte
contre les inégalités abyssales entre les êtres humains avec
la survie physique de la planète. Conjuguer la solidarité entre
les hommes et les peuples, dans nos quartiers et au-delà des mers et des
sables, avec le respect des écosystèmes. Harmoniser le développement,
si rare encore, du bien-être pour tous les terriens avec la finitude des
ressources naturelles. S'engager, comme l'écrit Laurence Tubiana, pour
un " changement nécessaire tellement profond qu'on se dit qu'il est
inimaginable ! ".
"
Que voulons-nous ? Un capitalisme qui s'accommode de contraintes écologiques
ou une révolution économique, sociale et culturelle qui abolit les
contraintes du capitalisme et, par là-même, instaure un nouveau rapport
des hommes à la collectivité, à leur environnement et à
la nature. " André Gorz.
Malgré
l'éveil des consciences qui s'amplifie, nous en sommes bien loin. Les dogmes
de la croissance économique, de la productivité, de l'accumulation
souvent insensée des biens, du moins dans nos contrées prospères
et pour les classes dominantes, comme seul horizon du bonheur de l'homme, ont
colonisé nos imaginaires. Marchandisation du monde. Réification
absolue de l'humain, même de nos sentiments les plus intimes, les plus indicibles.
Triomphe du capitalisme financier, vautour vorace qui engloutit peuples et continents.
Poches de résistances aussi, rebellions et mutineries qui récusent
ce nouvel ordre du monde. Des alters aux nouveaux mouvements sociaux, des luttes
syndicales aux partis de gouvernement, dans la rue ou dans les conseils des ministres,
les poings de la contestation et du refus de l'ordre libéral se lèvent.
Réenchanter
le monde écrit Bernard Stiegler : " Nous, les humains du début
du XXIe siècle, nous savons qu'il nous faut devenir plus lucides, plus
spirituels et plus responsables que jamais, et nous savons en même temps
que jamais l'humanité n'a été aussi aveuglée, abrutie
et irresponsable. Nous le savons parce que nous constatons que presque toute la
vie sociale est désormais contrôlée par l'industrie des temps
de cerveaux disponibles qui détruit la conscience individuelle et collective
".
Les valeurs
du socialisme sont d'une éternelle actualité. Face aux océans
de détresse et de souffrances, aux pénuries, aux disettes, à
la précarité, aux peuples qui se noient, à des pans entiers
de continents à la dérive, la justice, la solidarité, la
fraternité, le bien public, l'intérêt général,
l'action collective demeurent les vertus centrales de mon engagement. Malgré
les trahisons et les tiédeurs, malgré les compromis ou les compromissions,
le socialisme c'est avant tout les combats de Jean Jaurès et de Léon
Blum, les résistances de Salvatore Allende et de Thomas Sankara, d'Olof
Palme et de Willy Brandt, le courage de tous ces militants anonymes, les damnés
de la terre, mineurs, ouvriers, paysans qui depuis plus de deux siècles
combattent pour une société plus juste et plus fraternelle. Je veux
dire ici la chance que j'ai eu de croiser le chemin de Philippe Moureaux et de
Laurette Onkelinx, de travailler à leurs côtés, de contribuer
aux valeurs socialistes qu'ils défendaient avec acharnement et avec une
profonde conviction. Dire ici aussi mon amitié, politique et bien au-delà,
pour Yvan Mayeur, compagnon de route et d'espoirs d'un long bout de ma vie !
"
L'écologie est subversive car elle met en question l'imaginaire capitaliste
qui domine la planète. Elle en récuse le motif central, selon lequel
notre destin est d'augmenter sans cesse la production et la consommation. Elle
montre l'impact catastrophique de la logique capitaliste sur l'environnement naturel
et sur la vie des êtres humains ". Cornélius Castoriadis.
Tenter
de penser sa vie et de vivre sa pensée comme l'exprime joliment André
Comte Sponville. Le programme d'une brève existence. Tendre à la
cohérence entre le faire et le dire. Suivre le chemin escarpé, pavé
de contradictions, entre un idéal, une utopie, une écosophie et
la prosaïque réalité de l'ici et maintenant, le pragmatisme
de la lutte politique, les indignations parfois trop chuchotées ou les
émerveillements de circonstance. Eloge de l'engagement. Sculpture de soi
comme modeste acteur et non spectateur du monde. Quête de densité,
dans le piano et la philosophie, dans le bonheur d'être aux côtés
de ceux dont on ne parle pas. Recherche de cet éco-socialisme, si loin
de la fumée de l'écologie de marché ou du capitalisme vert,
si loin aussi du cristal du rêve prométhéen de l'homme totalement
maître du destin de la terre.
"
En voulant domestiquer la nature, nous avons provoqué des modifications
qui vont en s'amplifiant. La vitesse de ces changements risque d'être bien
trop rapide pour que les êtres vivants puissent s'adapter. Jusqu'à
quel point saurons-nous nous-mêmes faire face ? " Dominique Bourg.
Le
travail parlementaire, que j'ai eu la chance de pouvoir effectuer, s'est révélé
passionnant, patient, tantôt décevant, tantôt exaltant. Les
interpellations, le plus souvent vaines, d'un Ministre de l'Intérieur peu
sensible au drame des sans-papiers, des exilés, des réfugiés.
La fierté d'avoir initier l'inscription du développement durable
dans la Constitution. Le questionnement systématique sur le plan d'accompagnement
des chômeurs ou l'application du protocole de Kyoto. Toutes les propositions
de loi qui n'ont pu se concrétiser faute de majorité parlementaire
: la récupération des aides publiques à Volkswagen, la régularisation
des sans papiers, l'octroi de moyens complémentaires aux chômeurs
particulièrement précarisés, une commission d'enquête
parlementaire sur Clearstream, l'amplification de la taxation des plus-values
boursières. Les témoignages aussi, bien dérisoires face à
l'oppression et à la misère : les territoires occupés en
Palestine, l'espoir vénézuélien d'Hugo Chavez, les tentatives
démocratiques au Congo, ou l'histoire tragique du Cambodge.
"
Il semble bien que nous vivions la sixième extinction des espèces.
Celles-ci (végétales et animales) disparaissent en effet, à
la vitesse de cinquante à deux cents par jour, soit un rythme de 1.000
à 30.000 fois supérieur à celui des hécatombes des
temps géologiques passés " Serge Latouche. " De mémoire
de glaces polaires, une telle cadence n'a pas d'équivalent " Jean-Paul
Besset.
Face à
l'ampleur gigantesque des défis, il serait futile et frivole de renoncer.
Le socialisme, par l'histoire de ses combats et par sa farouche volonté
de solidarité et de justice, est un puissant porteur d'espérances.
Et tous ceux, humiliés, rejetés, marginalisés, précarisés,
que la tourmente aveugle du capitalisme a brisé, en ont un besoin vital.
L'écologie sociale, par sa remise en cause radicale du modèle des
thermo-industries qui domine l'Occident depuis plus de deux siècles, nous
condamne à imaginer une nouvelle politique de civilisation.
Puisse
la magnifique expérience des éoliennes de Mesnil l'Eglise, symboliser
l'horizon collectif de l'exceptionnelle aventure humaine !
Jean Cornil
PS1
:
Gratitudes
: mes réflexions et mes engagements se sont nourris, depuis des années,
des pensées d'écrivains, de savants et de philosophes dont tout
particulièrement Edgar Morin (L'an I de l'ère écologique,
et dialogue avec Nicolas Hulot, Tallandier, 2007 ; Pour une politique de civilisation,
Arléa, 2002), André Gorz (Capitalisme, socialisme, écologie,
Galilée, 1991), Serge Latouche (Le pari de la décroissance, Fayard,
2006), Cornélius Castoriadis (L'écologie contre les marchands, Seuil,
2005), Bernard Stiegler (Réenchanter le monde, La valeur esprit contre
le populisme industriel, Flammarion, 2006), Dominique Bourg (Le développement
durable, Maintenant ou jamais, Gallimard, 2007), Hubert Reeves (Chronique des
atomes et des glaxies, Seuil, 2007).