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794 - 21/06/07 - BERNARD BORREL : LA VERITE, DOUZE ANS APRES !
Par Claude MONIQUET, Président de lESISC
Parfois,
la justice se hâte lentement.
Dans
laffaire Borrel, elle a mis douze ans à commencer à
reconnaître une vérité qui aurait pu lêtre
depuis les premiers jours de lenquête.
Seuls
lacharnement dune veuve à obtenir justice, Madame
Elisabeth Borrel, lhonnêteté
dun homme seul, un ancien officier qui a tout perdu, Monsieur
Mohamed Saleh Aloumekani, et linstruction sans concession
dune juge, Mme Sophie Clément, ont fait sortir la vérité
de lornière.
Le
19 octobre 1995, à Djibouti, était retrouvé au
pied dune falaise le corps carbonisé de Bernard Borrel,
magistrat français détaché à Djibouti. Après
avoir été procureur de la République de Lisieux,
monsieur Borrel, âgé de 39 ans, avait été
nommé conseiller technique du ministre de la Justice, chargé,
entre autres, de laider à éclaircir les causes dun
attentat qui avait frappé des Français, à Djibouti,
en pleine guerre du Golfe.
Dès
les premières heures ayant suivi la découverte du corps,
avant même que celui-ci soit déplacé et quune
autopsie eut été pratiquée, lambassade de
France à Djibouti avisait le quai dOrsay que le magistrat
sétait suicidé en simmolant par le feu.
Belle
intuition qui donnera le ton de la position française pour les
années qui suivirent !
Pendant
plusieurs années, en effet, cette thèse restera, contre
vents et marées, la seule officielle. Ce qui importe avant tout
à la France de Monsieur Jacques Chirac, cest de maintenir
de bonnesrelations avec Djibouti, qui abrite la principale base française
de la région. Coûte que coûte, fût-ce au mépris
de la vérité due à un fonctionnaire français
mort en service et à sa famille. Paris ne reculera devant rien
pour préserver la belle amitié qui nous unit à
Djibouti : dune justice couchée et ne respectant pas les
droits des parties civiles à une enquête plus que partiale
dune Brigade criminelle aux ordres, en passant par les intimidations
de Madame Borrel et de témoins ou par les pressions plus ou moins
discrètes sur les médias, on aura droit à toute
la panoplie dune« affaire dEtat» aux relents
nauséabonds de Françafrique et dintérêts
occultes.
En
2000, un témoin clé sort de lombre: Monsieur Mohamed
Saleh Aloumekani, ancien officier de la garde présidentielle
djiboutienne en exil et dont nous honorons, à
lESISC, quil soit aujourdhui lun de nos collaborateurs
affirme avoir entendu, le lendemain de la mort de Monsieur Borrel,
dans les jardins du Palais présidentiel, une conversation accablante
entre plusieurs hommes.
Lun
deux nétait autre quIsmail Omar Guelleh, à
lépoque chef de cabinet du Président et responsable
des services de sécurité. Guelleh est aujourdhui
président de la République. Ce 19 octobre 1995, des hommes
de main venaient lui affirmer que « le juge fouineur » était
mort et « quil ny avait aucune trace ».
Entendu
à plusieurs reprises au cours des années qui suivirent,
Monsieur Aloumekani ne devait jamais varier dun mot dans ses dépositions.
Enfin, après une enquête plus que chaotique
et manifestement orientée de manière à coller à
la thèse officielle, Madame Sophie Clément reprenait le
dossier en juin 2002.
Elle
devait mener son instruction avec indépendance et diligence.
Quand il deviendra clair que laffaire échappe à
tout contrôle, la France de Monsieur Chirac ira plus loin encore
dans la voie du renoncement : elle conseillera le président Guelleh
quant aux meilleurs moyens de
contre-attaquer. En 2004, le ministre
de la Justice, Monsieur Perben, sengage à remettre une
copie du dossier Borrel aux autorités de Djibouti. La juge Clément
refuse cette consigne qui visait exclusivement à permettre à
des personnes susceptibles dêtre mises en cause de prendre
connaissance des éléments accumulés contre eux.
Alors,
lambassade de France qui ne peut agir de la sorte, on sen
doute, quà linitiative des plus hautes autorités
à Paris - avisera le président Guelleh que Djibouti peut
introduire un recours à la Cour internationale de Justice.
Une
ambassade française conseillant un gouvernement étranger
sur la meilleure manière de porter plainte contre Paris : cest
sans doute là un cas unique dans les anales diplomatiques françaises
sinon mondiales
Mais
la vérité est désormais en marche.
Le
19 juin 2007, Madame Elisabeth Borrel est reçue par le président
français de la République. Monsieur Sarkozy lassure
que «son souci est la vérité ». Dans la soirée,
le parquet de Paris publie le communiqué suivant : « Le
procureur de la République de Paris, en accord et comme suite
à la demande de Mme Sophie Clément, vice-présidente
chargée de l'instruction de l'affaire Borrel, précise
que si la thèse du suicide a pu être un temps privilégiée,
les éléments recueillis notamment depuis 2002 militent
en faveur d'un acte criminel. »
Cest
une première victoire.
Lacharnement
dune veuve,dune magistrate et dun homme seul ont porté
leurs fruits. Les relations entre Paris et Djibouti viennent de prendre
un sérieux coup de froid mais lon peut désormais
espérer que Monsieur Bernard Borrel, mort pour la France, obtiendra
enfin douze ans après sa mort, ce à quoi il a droit :
la justice.