
27/07/03
- Un peuple chloroformisé - Chronique de mon voyage au pays.
En 4 années la misère "d'en bas" a fait
des ravages. par Anissa M.B
De
retour d'un voyage au pays, l'une d'entre-nous a convoyé
jusqu'ici la formule de Raffarin, en disant qu'elle avait visité
le "Djibouti d'en bas" : bas-fond de la société
djiboutienne ; lie d'un développement où n'arriveraient
par saccades que les miettes échappées d'une supposée
modernité retenue par en-haut. La misère.
Alors
et en passant par un autre trajet j'ai voulu revoir ma famille,
mes amies dans mon pays. Moi aussi, j'ai peine à parler d'un
Djibouti d'en-bas et tout simplement d'un Djibouti que je n'ai pas
reconnu.
Non
pas qu'il n'existerait pas ! Non pas que le bonheur suintant aurait
gagné toutes les couches de notre société (si
seulemment c'était le cas)! Non que le lait et le miel se
mettraient à couler dès le bas de sa natte : non !.
Ce
que je veux dire est plus vrai et plus grave : tout
un pays suinte la misère ; absolument tout ! sauf
quelques hiérarques qui ne se déplacent qu'accompagnés
d'une cohorte de gardes du corps armés.
Au
point qu'on a un peu le vertige, en constatant que cette misère
se décline sous des formes terribles et inattendues. Mais
on la trouve absolument partout !
Elle
est dans les conditions de vie ; dans cette voisine endormie à
une veillée, qui protège son enfant par une serviette
incolore et puante, alors qu'on peut compter jusqu'à neuf
moustiques bien repus, sur ses mollets dénudés !.

Elle
est dans cette rue au sol aux rigoles stagnantes où se mêlent
toutes les eaux les plus nauséabondes, dans cette décharge
improvisée un peu plus loin et à quelques mètres
d'amas de planches et de tôles servant d'habitation.

Elle
est dans ce quartier bien connu car celui de mon enfance pourtant
que je découvre comme étranger tant il s'est dégradé
en quelques années, elle est dans ce dispensaire où
je venais me faire soigner et laissé à l'état
d'abandon, sans toit, ni porte, ni fenêtre.

Elle
est dans ces mendiants pas forcément étrangers qui
ont envahi les rues de la capitale et qui attendent devant chaque
porte de super marché qu'on leur adresse un regard ; juste
un regard pour qu'ils puissent croire, ne serait-ce qu'un instant,
qu'ils existent en cette terre.
Elle
est dans les yeux de cet enfant mal nourri, dont la seule richesse
est un tee shirt troué qui fut vraisemblablement blanc en
un moment, un short dont nul ne voudrait pour en faire un chiffon
d'essuyage, une paire de tongs élimés et rafistolés
à l'aide de fil de fer et qui vous tend sa paume de main
en disant " s't plait madame .. argent! ".
Elle
est dans une télévision où la pauvreté
de l'image vous abîme encore plus la vue avec les mêmes
mots, les mêmes images qui tentent de vous persuader que tout
va bien dans le pays grâce à son Excellence alors que
quelques minutes plus tard e son et l'image disparaissent subitement
avec la panne d'électricité récurrente.
Elle
est dans cette longue fille d'attente des vieux travailleurs qui
espèrent cette fois ci percevoir leur modeste pension.
Ils
sont là depuis des heures sous le soleil, imperturbables
mais dans leurs yeux se lit la lassitude, l'acceptation , le renoncement
à se battre pour se faire matraquer par les " mercenaires
du pouvoir " alors que dans la rue passent de gros 4 X 4 flambants
neufs, aussi gros que leurs occupants repus et qui les écrasent
de leur indifférence.
Elle
est dans un bureau de ministère où le carton qui remplace
le carreau de la fenêtre tombe et laisse passer une chaleur
de fournaise dans un bureau où " on a vu pire, vous
savez ! ".

Elle
est dans ce couloir poussiéreux ou traînent sur le
sol pèle mêle papiers gras et enveloppes de paquets
de cigarettes, elle est dans ces WC toilettes bouchés et
rendus inutilisables depuis des mois et dont nul n'ose s'approcher.
Elle
est dans ce fonctionnaire las d'attendre son salaire et les arriérés
se décidant à " récupérer "
le climatiseur du bureau d'à coté pour lui substituer
celui de son domicile, en panne depuis des mois. Qui pourrait l'accuser
de vol alors que c'est l'Etat ismaëlien qui est le premier
voleur du pays
et qui ne lui verse plus de salaire.
Elle
se love même dans la mosquée où on rit de la
subite coupure d'électricité, là où
il faut se révolter et jurer ses mille dieux contre les mauvais
gestionnaires de l'Etat qui vous parlent de "délestage"
sans vous expliquer où sont passés les millions d'USD
affectés à l'EDD pour en changer un groupe électrogène.
Elle
est dans le sachet dans lequel on vous sert aussi bien le pétrole,
l'huile, le coca que le riz ou les pâtes : sachet non bio-dégradable...
détail insignifiant !
Elle
est dans cette femme amaigrie et sans âge qui vient acheter
un verre de lait pour son enfant serrant fébrilement une
pièce de monnaie pour ne pas la perdre.
Elle
est dans ces êtres que vous croisez et qui vous proposent
tout, drogue, enfant et le reste alors qu'à quelques pas
de là le policier détourne la tête. Il ne voit
pas !
Elle
est ici dans mon pays où elle est telle aujourd'hui que TOUT
se vend, TOUT s'achète même les enfants !.
Elle
est dans les discours de ces responsables politiques, pauvres en
espérances mais pleins de bilans et de chiffres, "croissance
raffermie", perspectives et prospectives
.. sans lendemain.
Elle
est dans ces pratiques inouïes d'un Président de l'Assemblée
nationale ou de Ministres venant chercher auprès du staff
communication le discours qu'ils doivent prononcer et dont ils ne
comprennent un traître mot
..
Et
dans ces journalistes qui remballent leur matériel, dociles
à la parole de l'oracle, rompus au jeu de la pensée
unique, tel ce chef de rédaction du journal la Nation sortant
d'un bureau à reculons en faisant de grandes courbettes condescendantes,
ridicule et qui surpris de vous entendre gueuler " Ici, c'est
comme ça ! " vous a à l'il
; il est prêt à vous dénoncer à son ministre
de tutelle
..et aux hommes du SDS d'Hassan Saïd madobé.
Le
Djibouti d'en-haut est très haut par ce que le Djibouti d'en-bas
est très bas.
Une
manière d'émousser les indignations et de vous voir
hausser les épaules, pour continuer à (sur)vivre,
sans vous plaindre.
D'ailleurs
à qui, puisque le juge, si vous réussissez à
en trouver un, vous demandera le crayon de sa signature. Et que
le policier n'aura pas le papier de son formulaire, et/ou que vous
devrez, en plus, le ramener chez lui dans votre propre voiture ?.
Combien
de temps vas-tu tenir ainsi mon pays ?
Où
est le pays des braves du temps de mes ancêtres ?
par
Anissa M.B
Membre du Comité Citoyen
du Renouveau Démocratique
sympathisante du GED