RAPPORT
D'INFORMATION 200 (2002-2003) (extrait)
de la Commission des Affaires Etrangères
du Sénat de la République Française.
DULAIT (André), Président de Commission.
BOYER (André)
BOULAUD (Didier)
BRISEPIERRE (Paulette)
LUC (Hélène)
MOINARD (Louis)
DJIBOUTI
: ATOUTS STRATÉGIQUES, CARENCES ÉCONOMIQUES
La
situation géographique très privilégiée
de Djibouti a été encore renforcée par le nouveau
contexte stratégique qui prévaut depuis le 11 septembre
2001. Ainsi, les troupes françaises stationnées dans
ce pays de longue date, et maintenues après l'indépendance
en 1977, grâce à un accord de défense signé
la même année, ont été rejointes, en 2002,
par un millier de soldats américains, ainsi que par des éléments
allemands et espagnols.
Les
tensions qui opposent historiquement la communauté afar, soutenant
la rébellion du FRUD (Front pour la Restauration de l'Unité
et de la Démocratie), et le gouvernement d'origine issa n'ont
cependant pas empêché la tenue d'élections générales
le 10 janvier 2003. Leur résultat est certes contesté
par l'opposition, mais dans un climat moins tendu que lors des précédentes
consultations.
Il
faut regretter que les atouts géopolitiques et économiques
de Djibouti ne bénéficient guère à la
population.
A.
DES RELATIONS BILATÉRALES ÉTROITES, TANT POLITIQUES
QU'ÉCONOMIQUES
1.
Une présence française ininterrompue depuis la fondation
du territoire
La présence française dans la région remonte
à la signature, le 11 mars 1862, d'un traité d'amitié
entre la France et les trois sultans qui règnent sur ce territoire.
Les
possibilités de mouillage existant à Obock sont alors
cédées à la France.
En
1884, la France marque son intérêt pour cette zone en
y envoyant le gouverneur Lagarde, qui fonde la ville de Djibouti.
Cet intérêt est affirmé par la création,
en 1896, du territoire de la Côte française des Somalis,
et le début de la construction du chemin de fer reliant Djibouti
à Addis Abeba, dont l'exploitation débute en 1917.
En
1946, la Côte française des Somalis reçoit le
statut du territoire de l'Union française ; le référendum
de 1967 confirme cette appartenance à la France, malgré
de premières revendications indépendantistes, et adopte
la dénomination de « territoire français des Afars
et des Issas ».
En
1977, un nouveau référendum conduit à l'indépendance
sous le nom de République de Djibouti. Des élections
législatives conduisent à l'investiture d'Ahmed Dini
(Afar) comme Premier ministre, et à la désignation d'Hassan
Gouled Aptidon (Issa) comme Président de la République,
fonction qu'il occupe sans interruption jusqu'à son retrait
de la vie publique et l'élection, en 1999, du Président
Ismaël Omar Guelleh (de la même ethnie).
La
vie politique du territoire est, depuis l'indépendance, marquée
par une constante tension entre les deux principales communautés,
afar (environ 40 % de la population) et issa (environ 60 %).
Cette
opposition a débouché sur un conflit armé entre
1991 et 1994, qui a opposé le FRUD afar et le gouvernement
issa. Le premier accord de paix de 1994 n'a pas totalement fait taire
les armes, et a été suivi de l'accord-cadre de février
2000, aux dispositions plus globales. En effet, cet accord prévoit
le désarmement volontaire des combattants du FRUD, leur réintégration
dans la vie civile, l'introduction du multipartisme et une décentralisation
du pouvoir.
Les
élections générales du 10 janvier 2003 ont donc
été organisées dans un climat de liberté
d'expression jamais connu auparavant, et leurs résultats ont
manifesté une nette percée de l'opposition, même
si le mode de scrutin (liste majoritaire à un tour) a permis
à la majorité sortante de remporter les 65 sièges
de l'Assemblée. Cette émergence de l'opposition (37
% des voix dans la ville de Djibouti) traduit sans doute le désarroi
d'une population qui ne bénéficie d'aucune retombée
des masses financières que le Gouvernement tire de l'activité
portuaire et de la présence des troupes étrangères
sur son sol.
2.
Un fort appui économique de la France, insuffisant pour apurer
la situation financière du gouvernement
La France est le premier bailleur de fonds de Djibouti, en terme de
coopération civile. Le territoire a ainsi bénéficié
en 2002 d'une enveloppe de 12,9 millions d'euros, permettant notamment
la rémunération de 103 assistants techniques.
L'application
de l'accord de paix est soutenue par des actions de réhabilitation
des zones afar (0,76 millions d'euros en 2001 financés par
le Fonds Social de Développement (FSD).
De
nombreuses aides budgétaires ont également été
consenties au profit du territoire, dont 1,8 million d'euros en 2001
et 6 millions d'euros en 2002. Ce soutien constant n'a pas permis,
cependant, d'enrayer l'émergence d'une crise des finances publiques,
dont la principale manifestation se traduit par un retard constant
dans le versement des traitements de la fonction publique. La masse
d'arriérés se monte aujourd'hui à environ cinq
mois de salaire.
Ce
constat est préoccupant car il témoigne d'un manque
de maîtrise des disponibilités financières aux
mains du gouvernement djiboutien.
B.
LES FORCES FRANÇAISES DE DJIBOUTI
1.
un dispositif qui a évolué avec la professionnalisation
de notre armée
La délégation a consacré une des deux journées
de son séjour à Djibouti à l'organisation de
ces forces, qui regroupent actuellement quelque 2.800 soldats des
trois armées et de la gendarmerie.
Les
forces terrestres comprennent le 5ème régiment inter-armes
d'Outre-mer, la 13ème demi brigade de la Légion étrangère
et un détachement de l'Aviation Légère de l'Armée
de Terre.
Les
forces aériennes sont composées du détachement
Air 188, regroupant, outre les moyens nécessaires au fonctionnement
d'une base aérienne, l'escadron de chasse « Vexin »
et l'escadron de transport outre-mer « Larzac ».
Le
service de santé est implanté au centre hospitalier
des armées Bouffard qui compte 63 lits, et dont les services
sont largement ouverts aux civils français et djiboutiens.
Les patients djiboutiens représentent, en effet, près
de 90 % de l'activité générale de l'hôpital.
Une
équipe américaine de 12 médecins y exerce aujourd'hui
sous l'autorité des médecins français.
C'est
un protocole « provisoire » du 27 juin 1977 qui fixe les
conditions de stationnement des forces françaises sur le territoire
djiboutien. L'accord prévoit que (art. 1) « en cas d'agression
par une armée étrangère, le gouvernement de la
République française apportera à la République
de Djibouti la participation des Forces armées françaises
stationnées sur le territoire de celui-ci ». En revanche,
« les forces françaises stationnées sur le territoire
de la République de Djibouti ne peuvent participer à
des opérations de maintien ou de rétablissement de l'ordre
». Par ailleurs (art. 10) « le territoire de la République
de Djibouti ne pourra être utilisé comme base ou point
d'appui pour une intervention armée contre une tierce puissance,
hormis le cas prévu à l'article premier ». Deux
accords en matière de surveillance des eaux territoriales et
de l'espace aérien de la République de Djibouti ont
en outre été signés en février 1991.
Djibouti
présente pour l'armée française trois avantages
essentiels. Elle permet une présence française dans
une zone d'intérêt stratégique majeur (accès
à la Mer Rouge et au Golfe Persique), elle constitue une base
relais pour des opérations se déroulant dans un cadre
éloigné de la France, et enfin un terrain d'exercice
idéal pour la préparation d'éventuelles interventions
en milieux similaires à celui de Djibouti.
Les
FFDJ assurent quatre missions principales :
-
une mission intérieure de présence destinée à
participer à la défense de l'intégrité
de Djibouti, dans le cadre des accords de défense entre cet
Etat et la République française ; à concourir
de façon permanente, et contre tout type de menace, à
la défense des intérêts français à
Djibouti, en particulier celle des ressortissants, ainsi qu'à
la stabilité du pays ;
-
une mission extérieure d'intervention limitée pouvant
s'appliquer, sur ordre de l'état-major, aux pays limitrophes
comprenant le stockage et le maintien en condition des matériels
destinés à équiper un bataillon RECAMP ;
-
une mission d'aide au profit de l'Etat et des forces armées
nationales de Djibouti ;
-
une mission de prévention et de coopération de défense.
Les
forces sont actuellement de 2.800 (basées à Djibouti,
Ouéah et Arta) et devraient être réduites à
2.600 en 2003. La moitié des effectifs sont des unités
tournantes (de quatre mois).
Cette
configuration, plus resserrée, découle de la professionnalisation
de l'armée française. Elle peut conduire, dans certains
cas, à des tensions au sein du personnel militaire du fait
du manque de stabilité de la structure d'encadrement.
Les
autorités djiboutiennes, quant à elles, semblent avoir
surestimé les conséquences financières négatives
de cette réduction de format. En effet, les dépenses
effectuées par les familles, qui accompagnaient plus systématiquement
les militaires en poste avant le passage à l'armée professionnelle,
ont été largement compensées par les coûts
plus élevés suscités par des forces de métier.
Rappelons
qu'un contingent de 200 hommes a participé à la MINUEE
durant le 2ème semestre 2001, et que deux officiers basés
à Asmara y participent actuellement.
2.
un dispositif dont les bases juridiques mériteraient d'être
actualisées
Cet accord de défense a incontestablement contribué
à maintenir l'intégrité de Djibouti. Les FFDJ
ont un rôle stratégique majeur, tant par leur localisation
que par leur capacité interarmées. Elles bénéficient
de possibilités appréciables d'entraînement en
milieu désertique et nautique, dont elles font également
profiter les forces locales. Elles sont parfaitement intégrées
au sein de la population.
La
présence des FFDJ permet une coopération militaire significative
; ainsi, 54 stagiaires ont été formés en 2001
dans les écoles nationales à vocation régionale,
pour un financement de 350.000 euros. Le nombre de coopérants
militaires permanents est de 22, répartis sur sept projets
: la restructuration du service de la santé, le développement
des communications interarmées, l'automatisation de l'administration
et de la gestion, la mise à niveau de la gendarmerie, le renforcement
de l'action de l'Etat en mer, le développement des écoles
de Hol Hol et Ambouli, le soutien à l'établissement
centralisé des matériels.
Une
aide logistique de 2,1 millions d'euros a par ailleurs été
attribuée pour l'année 2002.
Le
protocole de 1977 devrait être actualisé, d'autant plus
qu'il était qualifié de « provisoire ».
Certes, des ajustements mineurs lui ont été apportés
au fil des années, mais les tracasseries administratives qui
entravent la vie quotidienne de nos forces devraient conduire à
une négociation plus globale, qui aurait également le
mérite de faire évaluer à son juste niveau par
les autorités djiboutiennes le montant global de l'aide française,
tant civile que militaire, dont elles sont bénéficiaires.
Cette
suggestion a d'ailleurs été évoquée auprès
du premier ministre, sans d'ailleurs rencontrer l'écho souhaité
par la délégation. En effet, s'il est indéniable
que Djibouti constitue une zone importante pour notre dispositif outre-mer,
notamment par sa situation privilégiée au débouché
de la mer Rouge sur le golfe d'Aden (comme l'atteste d'ailleurs l'implantation,
depuis septembre 2002, d'un millier de soldats américains sur
l'ancien camp Lemonnier, contigu à l'aéroport), il est
à craindre que cette rente de situation dispense les autorités
locales d'une réflexion, pourtant nécessaire, sur les
causes du délabrement des infrastructures publiques, qui ajoutent
encore au dénuement de la population, et qui s'accroît
proportionnellement aux sommes dont elles sont destinataires.
La
recherche par la France de la possibilité d'implantations alternatives
pour ses forces permettrait peut-être de dissiper une certaine
illusion sur le caractère totalement vital de Djibouti pour
notre pays.
Il
conviendrait, tout au contraire, d'inverser cette croyance fallacieuse,
et faire réfléchir le pouvoir en place sur l'avenir
réservé à leur pays si la France s'en détournait.
Cette
prise de conscience n'est pas, pour l'heure, à l'ordre du jour,
ainsi qu'en témoigne la conclusion, annoncée au début
d'avril 2003, d'une convention entre la France et Djibouti portant
sur une réévaluation du coût de notre présence
militaire, et sur la situation financière et fiscale des FFDJ.
Le contenu de cette convention n'a pas été rendu public.
Il
faut cependant relever que la spécificité et la rudesse
du territoire permettent à l'armée de terre française
d'y organiser, au sein de « l'Ecole de formation au désert
», la formation et l'aguerrissement d'unités tournantes
aux combats et à la vie dans les zones désertiques.
La
délégation a pu d'ailleurs assister à une présentation
terrestre, puis à des manoeuvres aériennes qui ont illustré
les capacités de nos troupes tant au combat qu'à des
missions d'évacuation aérienne de civils, ou de blessés.
L'organisation
sans faille de ces manoeuvres démontre, s'il en était
besoin, la grande maîtrise de leurs missions dont nos forces
font preuve.