L'ACTUALITÉ
Dernière modification : le 02-Aoû-2003 0:37 (GMT+1 / Bruxelles)

 

http://www.dignaction.org/Fborrel.html

02/08/03 - France-AFRIQUE (1997) - Il se passe des choses curieuses dans les missions françaises de coopération. par MEHDI BA

Plusieurs Français y ont perdu la vie, d'autres ont été poussés à la démission ou à la dépression nerveuse. Révélations sur une galaxie de tous les dangers.

La vie des Français travaillant en coopération sur le continent africain n'était pas de tout repos. Au cours des quatre dernières années, plusieurs événements tragiques sont ainsi venus perturber la quiétude de la communauté française en Afrique dans des endroits aussi divers que la Guinée équatoriale, Djibouti ou encore l'île Maurice.

Pêle-mêle, un assassinat, un “faux suicide”, plusieurs disparitions, des intimidations en règle, une tentative d'empoisonnement ont récemment frappé des coopérants ou ressortissants français dans ces trois pays. Cependant, tout cela n'aura suscité chez les responsables du Quai d'Orsay et de la rue Monsieur que la plus parfaite indifférence.

Systématiquement, les familles des victimes se sont heurtées, dans leurs demandes d'explications auprès des autorités françaises, à une rétention d'informations caractérisée.

Cette longue série noire commence en 1993 à Malabo, capitale de la Guinée équatoriale.

Dans la nuit du 10 au 11 février, André Branger (économiste affecté au ministère équato-guinéen du Plan) est assassiné à son domicile. Il a les carotides tranchées et le crâne défoncé.

La version officielle diffusée par les autorités françaises parle d'une affaire privée sans lien aucun avec les activités professionnelles du coopérant. Une explication que rien ne vient étayer dans l'enquête, tandis que subsistent beaucoup de zones d'ombre.

Ainsi, les notes personnelles et le passeport de la victime n'ont jamais été retrouvés. De plus, aucune autopsie n'a été réalisée et le corps sera ramené en France et incinéré (malgré une interdiction figurant sur le certificat de décès) sans même que sa famille puisse le revoir.

Enfin, l'action des autorités françaises en Guinée équatoriale - ambassadeur, chef de la mission de coopération et d'action culturelle (MCAC), consul, policiers du service de coopération technique internationale de police (SCTIP) - fut des plus ambiguës et a largement contribué à paralyser toute enquête sur place. La juge carcassonnaise Sylvie Duez, chargée de l'instruction (suite à la plainte pour assassinat déposée par la veuve et les deux filles de Branger), vient d'ailleurs d'entendre à nouveau Jacques Gazon, ambassadeur de France à Malabo au moment des faits.

Elle l'a informé du fait que certains de ses agissements (1) pourraient relever du délit “d'entrave à l'action de la justice”. Au Quai d'Orsay, sept pièces du dossier administratif concernant l'assassinat d'André Branger sont classées “confidentiel-défense”.


Six mois après la mort de l'économiste, un médecin coopérant français, le Dr Gérard Desgranges, meurt à Bata, toujours en Guinée équatoriale.

Il s'agit officiellement d'une crise cardiaque. Pourtant, l'autopsie réalisée à la demande de ses proches plusieurs mois après la mort de Desgranges ne décèle aucune lésion cardiaque mais suggère une mort par “intoxication médicamenteuse aiguë”. En d'autres termes, un possible empoisonnement. Desgranges sera remplacé par un autre médecin, le Dr Abdoulaye Keïta, qui prend sa suite comme responsable du programme de remise en service de l'hôpital de Bata, financé sur les deniers du Fonds français d'aide et de coopération (FAC). Mais ce programme s'avère être un “éléphant blanc”, un projet fantôme dont les crédits se sont en partie volatilisés entre Paris et Bata : le pavillon chirurgical ne dispose ni d'eau, ni d'électricité ni de matériel adéquat.

Très vite, les rapports du nouveau chirurgien avec le chef de la mission de coopération, Edouard Laporte, s'en trouvent affectés.


Le 17 septembre 1994, Abdoulaye Keïta plie bagages avec femme et enfants. Il vient de réchapper, ainsi que toute sa famille, à de violents malaises.

C'est la troisième fois en sept mois que le médecin présente de tels symptômes. Sa conclusion est faite : on a essayé de l'empoisonner à la digitaline, un médicament utilisé à doses posologiques pour réguler le rythme cardiaque. Une instruction pour tentative d'empoisonnement est ouverte depuis novembre 1994, confiée à Paris au juge Jean-Paul Valat. Mais Keïta, qui n'a pas manqué de se confier à la presse française dès son retour - mettant nommément en cause plusieurs diplomates, policiers et gendarmes français comme étant les commanditaires et les exécutants probables de son empoisonnement et de celui de son prédécesseur - a depuis été licencié par la Coopération pour “manquement au devoir d'obéissance hiérarchique et manquement à l'obligation de discrétion professionnelle”.


A Djibouti, c'est à un magistrat français que fut fatale son affectation en tant que coopérant judiciaire.

Pour Bernard Borrel, ancien procureur à Lisieux et père de deux jeunes enfants, la vie s'est arrêtée le 18 octobre 1995 quelque part dans le désert djiboutien.

Le magistrat se serait immolé par le feu après s'être aspergé d'essence puis il aurait sauté dans un ravin...

Un “suicide” (sans lettre d'explication) que rien ne laissait présager mais que sa veuve, elle aussi magistrat, a pris pour argent comptant lorsqu'il lui a été présenté par les autorités françaises à Djibouti.

Mais à son retour en France, Elisabeth Borrel commencera à avoir des soupçons et demandera à se faire communiquer les certificats médicaux établis à la suite du décès. En guise de “coopération”, c'est à un mur de silence qu'elle se heurtera dans ses démarches auprès du ministère des Affaires étrangères.

Ayant rassemblé suffisamment d'éléments contredisant la thèse du suicide, elle s'est depuis constituée partie civile dans le cadre d'une plainte contre X pour assassinat et a fini par avoir accès au dossier. Elle est désormais “convaincue qu'il ne s'agit pas d'un suicide”.


Le 28 mai dernier, se tenait à Paris la première assemblée générale de l'association que Mme Borrel vient de constituer : l'Association d'aide et de soutien aux victimes d'infractions commises à l'étranger, à leurs familles et amis - l'Aasviefa (2). Soutenue dans cette démarche par des collègues magistrats, elle a été rejointe par Liza Branger, la veuve de l'économiste assassiné à Malabo, et par Jean de Dieuleveult, frère de Philippe, disparu au Zaïre en 1985 avec six équipiers lors d'un raid, dans des conditions jamais élucidées.

Selon Jean de Dieuleveult, les Français sont allés jusqu'à lui présenter un cadavre “sans tête, sans mains, sans pieds, sans sexe et sans viscères”, censé être celui de son frère. Réclamant la justice dans le cadre de ces trois affaires (que certains responsables de la “Françafrique” tentent visiblement d'étouffer), l'association veut, plus généralement, éviter à d'autres familles les pertes de temps et les découragements dont ses membres fondateurs ont fait l'expérience malgré eux.

Sans doute l'Aasviefa sera-t-elle amenée, dans ce cadre, à entendre prochainement les doléances émanant de la communauté française à l'île Maurice.

Là-bas, depuis le mois de mars 1996, l'arrivée d'un nouveau chef de mission de coopération a provoqué des incidents en série. Plusieurs employés mauriciens de la MCAC ont, depuis lors, été remerciés dans des conditions troubles, tandis qu'un conseiller culturel français qui devait rester à Maurice quatre années a dû être rapatrié pour raisons sanitaires après seulement six semaines de séjour : au terme d'une disparition de vingt-quatre heures, on l'avait retrouvé errant dans l'île, les poignets tailladés.


Entre-temps, une employée franco-mauricienne de la MCAC (donnant entière satisfaction à ses supérieurs depuis vingt-cinq ans), Mme R., est atteinte d'une grave dépression nerveuse. Son état a nécessité une hospitalisation, plusieurs arrêts de travail et elle est aujourd'hui sous traitement médical. Dans une lettre de onze pages adressée le 6 novembre 1996 au directeur de l'administration générale au ministère de la Coopération, Pierre Bobillo, elle raconte dans le détail comment ses problèmes ont débuté après l'arrivée du nouveau chef de mission, Jean-Jacques Mouline.

Ancien gendarme, sous-préfet, M. Mouline - qui fut aussi chef de cabinet de l'ancien ministre de la Coopération, Michel Roussin - semble avoir laissé à l'île Maurice un goût amer.

Réclamant l'anonymat, plusieurs témoins directs le décrivent comme un despote ayant des méthodes fort peu... diplomatiques.

Des témoignages qui contrastent avec la haute considération dans laquelle sa hiérarchie semble le tenir. En effet, à l'occasion de plusieurs litiges ayant opposé Jean-Jacques Mouline à l'ancien ambassadeur à Maurice, Jean-Michel Lacombe, une inspection a été dépêchée sur place par le Quai d'Orsay.

Bien que laconique, le rapport de l'inspecteur Loïc Hennekine (nommé peu après ambassadeur de France au Canada) est élogieux envers Mouline (“M. Mouline est un homme certes exigeant dans son service, qui a conservé un peu de la raideur du militaire, mais c'est un vrai serviteur de l'Etat, d'une grande droiture, apprécié par ses collaborateurs de divers niveaux.”) et assassin pour l'ambassadeur Lacombe (“La suffisance fait de M. Lacombe l'archétype du diplomate français arrogant tel que pourrait le décrire un humoriste anglo-saxon...”).

Pourtant, à la lecture du courrier par lequel Mme R., terrorisée par M. et Mme Mouline, espère trouver un peu de réconfort auprès de son administration, la prose du Quai d'Orsay laisse songeur.

De même que le contenu du dossier consacré en décembre dernier à l'affaire par 5 Plus, un hebdomadaire mauricien, sous le titre “Terreur à la mission”, rassemblant des accusations en chaîne contre Mouline.

Sacrifié et sali, l'ex-ambassadeur - qui a eu trois jours pour plier bagages - n'a sans doute pas fini de se dire que ce chef de mission, décidément, doit avoir le bras long (3).

Proche de Michel Roussin et du réseau RPR des Français de l'étranger, M. Mouline, à défaut de présenter toutes les compétences requises pour le poste qu'il occupe (sa formation de gendarme contraste avec celle de hauts fonctionnaires surdiplômés), jouit manifestement de solides soutiens au sein du parti gaulliste.

Son départ de Maurice est prévu pour le 31 juillet 1997. De fait, l'homme n'occupe jamais rès longtemps le même poste. Sous-préfet hors cadre en Nouvelle-Calédonie de 1991 à 1992, Mouline occupait, avant son arrivée à Maurice, le poste de chef de mission de coopération à... Djibouti. Et c'était au moment du “suicide” du juge Borrel.


Dans un rapport rendu public par la Cour des comptes en octobre 1996, la haute juridiction relevait “l'autonomie” dont jouissent les missions de coopération, soulignant “de nombreux défauts de fonctionnement” et regrettant “la faiblesse, sinon l'inexistence de procédures de contrôle”.

Il se pourrait bien que ces faiblesses ne soient pas totalement étrangères au climat délétère qui entoure les missions françaises de coopération. Le taux de mortalité anormalement élevé qui les frappe finira-t-il par motiver des investigations sérieuses ?

Ou bien les épouses des coopérants décédés de Djibouti à Malabo devront-elles, comme les veuves de Buenos Aires, défiler chaque semaine pour demander à l'Etat français la justice et la vérité ?


(1) L'ambassadeur a notamment mis au placard une demande de commission rogatoire internationale déposée par le juge Duez au lieu de la transmettre aux autorités équato-guinéennes. De plus, son successeur à Malabo, Gérard de Coursou, n'a trouvé à son arrivée (en septembre 1994) aucun dossier relatif à l'affaire Branger dans les locaux de l'ambassade.

(2) Aasviefa, 4, rue Victor-Déqué, 31500 Toulouse. Tél. : 05 61 33 73 16.

(3) En 1995, Mouline adoptait une jeune enfant rwandaise (Juliette) recueillie pendant le génocide par Médecins du monde (MDM) dans le cadre de la “Chaîne de l'espoir”. Cette opération prévoyait pourtant que les enfants, hébergés provisoirement en France, devaient ensuite retourner au Rwanda. Dans le cas de la petite Juliette, l'adoption a été entérinée par la justice française en un temps record, sans l'accord de MDM ni du gouvernement rwandais et au grand dam du Dr Annie Faure qui avait recueilli l'enfant au beau milieu d'un charnier (voir Blessures d'humanitaire, éd. Balland, 1995).

 

 

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