L'ACTUALITÉ
Dernière modification : le 24-Déc-2003 14:02 (GMT+1 / Bruxelles)

 

 

24/12/03 - Les illusions afghanes - Démocratie - opium - héroïne, c'est dans un équilibre précaire que les Américains s'afghanisent et calquent leur stratégie sur les pratiques les plus préjudiciables à l'émergence d'une amorce de démocratie dans le pays.

Par Bouh Warsama.

  • Afghanistan - un changement qui n'est qu'apparent.

Deux années après la chute des talibans les choses ont certes bien changé mais seulement en apparence à Kaboul, capitale d'un pays divisé par les luttes de clan alors que la logique de guerre est plus que jamais omniprésente.

Vers Kaboul ont afflué tous les commerces comme si la vieille cité, plaque tournante de l'Asie d'hier et de demain, n'avait pas vécu et émergeait brusquement de terre, qu'elle n'avait pas existé sous l'ère des Mollahs.

Très majoritairement la " nouvelle vague " des personnalités politiques, peu instruite, a construit sa réputation de Chef de Guerre par son engagement dans une supposée résistance aux Talibans et fait aujourd'hui commerce des produits inondant les marchés locaux.

La présence américaine observe, de ses locaux climatisés, la société afhgane en essayant d'en avoir la meilleure approche possible - pour le moins celle qui lui convient - et ignore sciemment le trafic de l'héroïne dont le business local a atteint 1,4 milliards d'USD en 2002, soit 200 millions d'USD de plus que l'ensemble de l'aide internationale pour la reconstruction du pays pour l'année considérée.

  • Comment devenir un " Bon Afghan " à la sauce américaine ?.

Après la période des " règlements de comptes internes au pays ", vient l'ère de l'oubli de sa propre appartenance ou de la caution que l'on a apportée au régime des Mollahs.

On s'est racheté un nouveau comportement et le passé s'estompe. Pour autant que l'on soit un chef de guerre ou un responsable local influant, les Américains ne viendront pas vous chercher " des poux dans la tête " mais vous coifferont plutôt du haut de forme US traditionnel au sigle " le Pays (USA) a besoin de vous ! ".

A quelques détails près, ils font en Afghanistan ce que les Français ont fait ou font encore ailleurs en Afrique.

Les Américains ont calqué leur stratégie afghane sur les pratiques les plus préjudiciables à l'émergence d'une amorce de démocratie dans le pays.

Achat des consciences des chefs de guerres locaux y compris ceux qui ont procédé en un temps à la talibanisation du régime et devenus soudainement par la seule puissance du billet vert de " Bons Afghans ".

Politique dispendieuse de coopération avec les ex commandants militaires des régions comme avec les " renégats professionnels ", sans foi ni loi si ce n'est celle du profit, devenus d'efficaces " agents informateurs " qui vont pêcher le renseignement dans les régions comme en Iran et au Pakistan.

  • Le changement dans la lente évolution.

Il faudra bien plus d'une génération pour observer un changement profond et durable dans le pays ravagé par 25 ans de guerres incessantes;

Les étals des marchés, dans la capitale comme dans l'arrière pays, regorgent de fruits, de légumes, de farine et de riz, d'épices, comme de tous ces petits matériels d'importations qui font le bonheur de la " ménagère afghane "; ombre bleutée, ayant conservé majoritairement la burqa avec l'émergence d'une nouvelle mode locale, celle du port des chaussures à talon.

Le refus pour certains commerçants de vendre des burqas n'empêche pas certaines femmes qui s'en étaient séparées il y a 2 ans de la remettre à nouveau car pèse toujours sur elles le regard des hommes ; un regard aussi pesant que souvent dissuasif.

Cette liberté par rapport au port de la burqa ou du voile est à notre sens d'ordre personnel et passe par l'éducation dès l'enfance et s'apprend avec le temps afin que chaque femme puisse fixer son choix, franchement et sans contrainte.

Les nouveaux " dignitaires " locaux n'ont pas échappé à la règle suivant laquelle si l'on veut se faire respecter, donc être respectable, il convient de s'habiller à l'européenne, d'être entouré d'une garde armée jusqu'aux dents et de se déplacer soit en limousine - dont la longueur est fonction du rang social acquis - soit en 4 X 4 made in Japan flambant neuf et aux pare chocs chromés.

L'Etat central est défiant à l'égard des potentats provinciaux et ne survit que par les compromis car en il connaît la puissance.

Les Américains tentent d'apprivoiser, un à un, les " hommes forts " tels qu'Ismaël Khan, investi de tous les pouvoirs civils et militaires, presque monarque local indépendant de l'administration centrale de Kaboul et maîtrisant tous les trafics à la frontière de l'Iran.

Il règne en maître sur la province de Herat, dans l'ouest du pays, la vallée du fleuve Hari-Rud, où se trouvent la ville de Herat et des dizaines de villages qui ont une densité de 300 habitants au kilomètre carré environ, alors que la densité moyenne de la province est de 5.

En s'appuyant sur une milice locale forte de plus de 30 000 homes, il règne en maître quasi absolu et impose chaque jour des droits de douane locaux faramineux.

Chacun s'exécute et paie sans rechigner alors qu'après de longues palabres l'administration centrale de Kaboul vient d'obtenir que son émissaire financier dépêché sur place se voit reverser une faible contribution ayant valeur d'aumône : deux millions d'USD qui ne remettent nullement en cause l'indépendance dont dispose Ismaël Khan, " Homme fort de la région d'Herat " qu'il convient de prendre avec des pincettes… et à ne pas trop remuer car la clé d'accès sur l'Iran c'est lui et seulement lui qui la détient véritablement.

  • Ne pas bousculer les potentats locaux, apprendre à "s'afghaniser".

Que ce soit dans la capitale Kaboul ou dans toutes les régions, les Américains ont compris qu'il convenait d'avancer certes mais d'avancer lentement en fermant les yeux sur les trafics d'opium, qui avait redémarré en 1995 et bien avant la chute du régime des Mollahs locaux, et ne pas s'en soucier s'ils veulent mener à bien leur recherche de tous les instants pour capturer enfin un Ben Laden ; un Ben Laden, anguille insaisissable malgré les dizaines de millions d'USD de prime vainement offerts à qui contribuerait à son arrestation.

Nombreux sont les observateurs qui pensent qu'il est mort dans les premières attaques lancées, il y a deux ans, contre l'Afghanistan des Talibans mais que le fait qu'il soit considéré comme étant encore de ce monde, avec cette impossibilité officielle de le localiser, arrange bien les uns et les autres.

"Mieux vaut un despote Saddam Hussein et un Oussama Ben Laden extrémiste religieux vivants que des héros morts qui pourraient crier vengence... de leurs tombes", cela fait vivre du monde, occupe les esprits des "masses" et évite de parler du déficit budgétaire de plus de 350 milliards d'USD.

Cette impossibilité de localiser l'homme le plus recherché depuis que cette plantète existe nécessite l'application d'une stratégie de communication meublée d'informations périodiques fortement médiatisées à partir des USA vers le monde quant à l'imminence de son arrestation alors que quelques comparses tombent çà et là dans les mailles du filet des Services américains.

Oussama Bel Laden vivant permet de justifier toutes les interventions américaines dans la planète et sur Saturne s'il y avait un intérêt à ce qu'il y soit : interventions passées, présentes et à venir.

Il est aujourd'hui l'archétype du plus pur.... produit commercial à forte rentabilité et renouvelable à souhait qui fait vivre d'une part les médias comme bien d'autres et d'autre part un extrémisme religieux destructeur sans justification par rapport au contenu des versets du Coran.

Extrémisme religieux qui va chercher sa réelle force dans la méconnaissance et la misère dans laquelle elle est maintenue dans les bidonvilles des grandes métropoles, au Moyen Orient, en Afrique comme dans les ghettos des quartiers dits difficiles en Europe.

A cela il convient d'ajouter toutes les difficultés des Services spéciaux US à se fondre dans le paysage et à comprendre les subtilités variées des populations de ces régions bien éloignées de ce que les Américains ont connu et connaissent encore en Amérique latine.

L'Iraq est un pâle aperçu de ce que peut être la subversion et sa puissance lorsqu'elle s'attache à récupérer les populations les plus démunies au nom d'idéaux religieux poussés à leurs extrêmes, aussi trompeurs et falsificateurs de la véritable pensée de Muhammad qu'ils soient.

  • Le choix américain pour l'Afghanistan - Un président Karzaï plutôt qu'un Roi Zahir Shah Mohammad trop européanisé et qui fit ses études en France.

A un Roi Zahir Shah Mohammad et à la dynastie du clan Mohammdzai, donc aux Arakzai des tribus pachtounes Dourrani, les Américains lui ont préféré un président Karzaï bien plus " américanisable " et qu'ils soutiennent à bout de bras.

L'ombre du Commandant Massoud, véritable chef de guerre et pourfendeur du régime des Mollahs mais qui dérangeait les collusions masquées et contre nature, continue de planer sur l'Afghanistan.

La mosaïque ethnique que forment tous les peuples d'Afghanistan est encore plus complexe qu'il n'est pensé et dit, en raison de la persistance des structures à base tribale et de la permanence de l'influence des organisations claniques.

On pourrait dessiner sur une carte du pays, en partant de leur extension spatiale, un puzzle de plus d'une centaine de morceaux.

Ces populations ethniquement différentes ont un point commun: elles sont toutes, dans leur grande majorité, pauvres, illettrées, mal soignées, isolées et enclavées, 90% des habitants ne savent ni lire ni écrire; près de la moitié des enfants meurent avant d'avoir atteint l'âge de cinq ans ; 85 % des familles vivent de l'agriculture et de l'élevage, activités dont la moitié du produit est obtenue par des moyens techniques peu évolués.

  • La dynastie du clan Mohammdza, le dernier recours.

Pour mettre fin à leurs divergences et pour préparer l'avenir du pays, plus que jamais la dynastie du clan Mohammdzai et l'image d'un Roi Zahir Shah Mohammad restent, pour beaucoup d'Afghans, un recours ; le dernier recours d'un pays qui malgré les efforts américains à coup de millions d'USD n'a toujours pas fait son unité et n'est pas près de la faire dans les conditions actuelles.

 

Bouh Warsama.

 

 

 


a